Avant propos

LE DECONVENTIONNEMENT DANS LE 13
Nous ne laisserons pas enfermer nos enfants dans des salles…

En tant que Président du Comité Territorial FFME des Bouches du Rhône (CT13 FFME) et membre du Conseil d’Administration de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade (FFME), je souhaiterais vous faire part de mon point de vue concernant ce fameux dossier du « déconventionnement des Sites Naturels d’Escalade ». Je ne reviendrais pas sur tout ce qui a conduit à cet état de fait et ses conséquences, cela a déjà été expliqué maintes fois et nos amis du CT38 l’ont bien résumé ici.

On peut être surpris que cet « ultimatum » fédéral ait engendré un tel tsunami sur les réseaux sociaux, d’autant plus surprenant que la dénonciation des conventions d’escalade par la FFME a commencé déjà depuis quelques années. De plus, je rappellerais que cette dénonciation des conventions, était déjà inscrite dans le programme politique de Pierre You (Président de la FFME) lors de la dernière élection nationale d’avril 2017. Par contre, il est vrai que ce courrier adressé en pleine crise sanitaire est peut-être un peu maladroit, et laisse peu de temps aux Présidents de Comités Territoriaux pour finaliser les négociations avec les élus, sachant que ces derniers ont actuellement d’autres sujets de préoccupation et ceci au moins jusqu’à l’automne.

Il est important de préciser que sur le terrain, ce sont les Présidents de Comités Territoriaux qui ont la lourde tâche de mettre en application cette politique fédérale de «déconventionnement», qui consiste à aller voir le propriétaire afin de lui expliquer que nous souhaitons qu’il reprenne la responsabilité du site d’escalade (sans l’interdire) et qu’en contrepartie nous serions prêts à entretenir la falaise contre « espèces sonnantes et trébuchantes », ce que nous appelons un « partage de responsabilité » ; tâche vous en conviendrez délicate. Dans la mesure où le Président du Comité ne peut pas ou refuse de faire le job, une lettre (en recommandé) de dénonciation de la convention sera tout simplement envoyée par les instances nationales aux propriétaires ; on imagine les conséquences. Si cette négociation a des chances d’aboutir avec les collectivités territoriales (communes, département), avec un privé c’est voué à l’échec si ce dernier perçoit bien l’épée de Damoclès qui est au-dessus de sa tête ; dans ce cas-là il faut trouver une collectivité qui accepte de conventionner avec ce privé pour en assumer la responsabilité.

Donc entre ceux qui hurlent « on va tout perdre » et une communication fédérale «bien huilée» qui annonce des pertes très limitées, la vérité est entre les deux. En effet si certaines collectivités de par des intérêts économiques, ou politiques (présence d’un club sur le territoire communal) accepteront d’assumer cette « responsabilité sans faute », il en sera différemment dans d’autres parties du territoire national et de ce fait il y aura de « la casse ».

Dans les Bouches-du-Rhône, la situation s’annonce tendue ; en effet les grimpeurs et plus généralement les sports de pleine nature ne sont pas reconnus dans le développement économique du département. Par exemple dans le Parc National des Calanques les grimpeurs ne sont pas particulièrement accueillis à « bras ouverts » ; dans les Alpilles il y a déjà trop de touristes ; dans le massif de Sainte Victoire les conflits entre grimpeurs ne facilitent pas les choses et dans le piémont de la Sainte Baume les équipements « sauvages » risquent de conduire à des interdictions.

Pour l’instant les négociations avec l’ONF 13 sont stériles, du fait que les responsables locaux n’ont pas de directive de leur siège régional ou national. Avec le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, depuis le déconventionnement de sites situés sur leurs propriétés dans les Calanques, la campagne des municipales et la crise sanitaire pas de réponse, la ville de Marseille attend de voir et les maires d’autres communes concernées ont actuellement d’autres priorités.

De plus le grand oublié, dans tout cela est le Terrain d’Aventure (TA) ; au niveau fédéral est considéré TA tout ce qui n’est pas site sportif ; de ce fait cela englobe toutes les grandes parois, des plus équipées au moins équipées. Aucune directive, aucun contrat d’entretien et encore aucune jurisprudence, car en effet l’article 1242 alinéa 1er du Code Civil (responsabilité sans faute) s’applique, en principe, du niveau de la mer au sommet du Mont Blanc. De ce fait, nul n’est capable de prévoir l’avenir concernant ce type de terrain et là encore une modification législative de cet article 1242, nous faciliterait bien la tâche. Dans le massif des Calanques et Sainte Victoire, le TA va représenter 80 à 90 % des voies d’escalade.

Tout cela pour dire que je ne partage pas totalement l’optimisme de certains de mes confrères Présidents de CT ou de dirigeants nationaux ; il y aura de la casse dans les Bouches- du-Rhône et des pertes co-latérales. En effet un déconventionnement massif peut conduire à l’interdiction de falaises non-conventionnées où les propriétaires (publics ou privés) fermaient les yeux jusqu’à présent, donc les risques d’interdiction vont au-delà des simples sites conventionnés.

Maintenant je souhaiterais revenir sur la décision du Conseil d’Administration (CA) du 7 mars 2020 au cours duquel ce dernier a décidé l’abandon de toutes nos conventions d’escalade pour au plus tard 2021. Il nous a été expliqué que le CA devait choisir entre une augmentation de 3 euros de notre assurance Responsabilité Civile (RC) sur deux ans avec l’abandon de toutes nos conventions ou l’augmentation exponentielle de cette RC au fil des ans contre le maintien éventuel des conventions ; ce n’était pas un choix mais un dictat assurantiel, qui laisse peu de marge de manœuvre. Il convient aussi de ne pas stigmatiser notre assureur « Allianz », qui dans cette affaire ne fait que subir en partie, une volonté politique actuelle du gouvernement de ne pas changer la loi sur la « responsabilité sans faute « (volonté d’indemniser la victime) et le développement à outrance d’une « judiciarisation » de notre société. … Comme le dit Pierre You, Président de la FFME, dans une de ses interviews « notre assureur Allianz a signé la fin de la partie ». De tout cela :

– Devons-nous en conclure que « Allianz » est le co-président de notre fédération ?
– Devons-nous admettre, que notre politique généreuse, depuis une quarantaine d’années, visant à développer l’escalade en sites naturels est terminée ?
– Devons-nous abandonner la gestion des falaises à d’autres acteurs (collectivités territoriales ou autres) ?
– Devons-nous en être obligés à transformer nos comités territoriaux en prestataires de service dans l’entretien de certains sites naturels ?
– Devons-nous, finalement ne devenir qu’une fédération prestataire de formations et gestionnaire de compétitions ?
– Devons-nous définitivement admettre que la « résine » est le plus grand pourvoyeur de licences et que d’autres solutions n’existent pas ?
– Devons-nous renoncer à faire partager cette charge assurantielle aux non licenciés ?
– Devons-nous en conclure que la politique fédérale actuelle est la seule possible du fait que nous ne sommes plus à l’époque du tout falaise et encore moins «des Conquérants de l’inutile»?

Finalement la vraie question est de savoir, si avant de se soumettre à Allianz ou à un autre assureur, toutes les autres pistes ont été explorées ; je pense qu’à court terme il était difficile de faire autrement, mais à long terme peut être pas ! En effet toute l’énergie dépensée ces dernières années pour développer notre fédération et atteindre l’olympisme s’est forcément faite (même inconsciemment) au détriment d’une politique plus ouverte sur les sites naturels, même si un antagonisme n’existe pas forcement entre les deux, et que l’un peut bénéficier à l’autre.

Par contre, il serait réducteur et malhonnête de caricaturer la FFME à une image « d’une fédération qui aurait abandonné le côté « nature et loisirs » face à une conception indoor tournée vers le business et la compétition ». En effet, le périmètre de nos activités a beaucoup évolué au fil des dernières décennies, une masse des grimpeurs fait du mur parce que c’est pratique pour moult raisons et efficace car on peut « bourriner » comme des malades sans se faire peur. Quant aux grimpeurs réguliers de falaise, ils pratiquent aussi le mur pour les mêmes raisons et parce que ça leur permet de gagner en perf dehors. Aujourd’hui il suffit de voir les attentes d’une grande partie des falaisistes en termes de service autour de la grimpe pour comprendre que l’escalade est rentrée dans le rang. Et comme le dit Pierre You « le positionnement du curseur dans un sens ou dans l’autre constitue une des grandes difficultés de la gestion de la fédération. Selon sa sensibilité chacun le verra trop poussé vers le haut niveau et pas assez vers l’apprentissage, ou trop poussé vers la résine et pas assez vers le rocher… »

Pour en revenir à la gestion de nos sites naturels d’escalade, si en effet, il n’apparaît pas judicieux de faire porter l’effort financier uniquement sur nos licenciés ; il serait peut- être intéressant d’essayer de partager « la note » avec les autres usagers des falaises, plutôt que d’abandonner en partie la gestion de ces dernières, même, si le fait de proposer des contrats d’entretien rémunérés aux propriétaires, nous engage encore partiellement. Ce qu’une fédération telle que la nôtre ne peut supporter financièrement, un privé ou une petite commune ne le pourra guère plus, sachant que l’acceptation par d’autres collectivités territoriales (grosses communes, départements) n’est pas acquise à long terme.

Il est vrai que la répartition de la charge du coût des sites naturels d’escalade (et cela ne peut pas être que l’affaire des collectivités territoriales) est un sujet sensible voire très sensible ; il y a encore quelques années, le sujet aurait été tabou, mais au fil du temps et devant l’évolution sociale du grimpeur, du cadre réglementaire et assurantiel, ce qui était inenvisageable il y a encore quelques années, l’est beaucoup moins maintenant. En terme plus prosaïque : « il convient de mettre le sujet sur la table sans se tirer une balle dans le pied ». Partager la facture des falaises avec les autres fédérations et les non licenciés ne peut pas laisser indifférent le monde de l’escalade.

Il semblerait que les décisions fédérales actuelles nous conduisent à nous éloigner peu à peu de la gestion des falaises et à privilégier, inconsciemment ou pas, la gestion des compétitions (pourtant, je le répète, il n’y a pas d’antagonisme entre les deux). C’est une question de choix et de volonté fédérale à modifier un peu ses paradigmes ou tout au moins à réfléchir sur ce que les licenciés souhaitent.

Quoique certains en disent, dans notre Fédération, il y a toujours à travers ses clubs, ses Comités Territoriaux et ses Ligues une volonté farouche de défendre notre patrimoine naturel d’escalade, j’invite donc nos licenciés falaisistes à ne pas quitter le navire fédéral et les autres à nous rejoindre.

Avec l’aide des autres fédérations (FFCAM, FSGT) et autres associations de grimpeurs (Collectif Outdoor, Greenspits…) nous ferons en sorte, de ne pas laisser enfermer nos générations futures dans des salles…

Jean Claude Grand
Président du CT13 FFME